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Tim Chester : La responsabilité du chrétien face à la pauvreté

Le livre de Tim Chester intitulé en français La responsabilité du chrétien face à la pauvreté est encore, une vingtaine d’années après sa publication, l’un des plus importants voire le plus important de ceux qui traitent de la pauvreté dans une perspective protestante évangélique.

Image d'une personne demandant des pièces.

Tim Chester commence par aborder sur plusieurs chapitres « le » sujet qui a agité le monde évangélique en rapport avec le souci des pauvres : comment articuler l’évangélisation et l’engagement social ? Il ne se contente pas de prôner un « équilibre » ou un « juste milieu » entre des approches qui insisteraient exagérément sur l’une ou sur l’autre. Il enracine l’engagement social chrétien dans le caractère de Dieu, son règne et sa grâce (p.15) et montre en détail combien il est fondé bibliquement. Il plaide aussi sans complexe pour la nécessité d’annoncer l’Évangile aux pauvres. Sans considérer que l’âme serait plus importante que le corps, il affirme que l’avenir et l’éternité ont la priorité sur le temps (voir p.58). 

Tim Chester propose un modèle original d’articulation entre évangélisation et action sociale : plutôt que de dire qu’elles seraient « à égalité » ou au contraire que l’une aurait la « priorité » sur l’autre, il considère que la proclamation de l’Évangile doit avoir une place centrale. Mais un centre ne va jamais tout seul. Il est toujours le centre dans un certain contexte. Le contexte en question devrait consister dans des actions empreintes d’amour et dans une communauté pleine d’amour (voir p.78-85). Autrement dit les actes d’amour (dont fait partie l’action sociale) ne sont pas en deuxième ou en troisième position sur une liste de tâches : ils représentent le contexte indispensable de la communication verbale de l’Évangile sans lequel celle-ci risque très fort d’être comprise de travers.

Ce que l’Évangile change par rapport à la pauvreté 

Mais Tim Chester ne se contente pas d’asseoir la légitimité de l’engagement social en rapport avec les sujets de la mission et de l’évangélisation. Il développe un grand nombre d’autres sujets comme celui de la venue du Royaume de Dieu dans le monde (est-ce qu’un progrès social quel qu’il soit est une marque de la venue du Royaume ? Comment comprendre la discrétion avec laquelle le Royaume vient à ses débuts ?), du sens dans lequel l’Évangile est une bonne nouvelle pour les pauvres (alors même que l’éradication de la pauvreté n’est pas promise par la Bible pour le temps présent) et aussi une bonne nouvelle pour les riches (avec les remises en cause pour notre style de vie souvent consumériste qu’il implique). 

Comprendre la pauvreté et y apporter une réponse façonnée par la Bible 

Le livre continue en explorant la nature de la pauvreté et la bonne manière de s’y attaquer : il insiste sur le fait que c’est la destruction de relations avec Dieu, entre les humains et avec l’environnement qui est sous-jacent à la réalité de l’indigence (voir p.159). Il montre que, sur le long terme, le type d’action à favoriser consiste à « fortifier les faibles » plutôt qu’à seulement les assister. Mais Tim Chester remarque que dans un monde déchu « le développement n’est jamais une tâche maîtrisée » (p.180) : quand on fortifie le faible, il arrive que l’opprimé d’hier devienne l’oppresseur de demain : « C’est la grâce de Jésus-Christ qui assure la réorientation la plus fondamentale qui soit chez un individu […] » (p.180) 

L’action sociale chrétienne et la croix 

Le livre se termine par deux chapitres qui appellent à remettre la croix au cœur d’une action sociale chrétienne. La croix est au cœur du salut et elle doit aussi façonner notre engagement auprès des pauvres : « Voici comment nous devrions vivre la seigneurie du Christ dans notre engagement social : par le service et un amour prêt au sacrifice. » (p.201) Nous n’avons pas l’assurance que la société sera transformée dans le sens de la justice dans le temps présent mais le renouvellement de toute chose est promis pour le retour du Christ et l’Église devrait être dès maintenant « le lieu sur cette terre où l’avenir de Dieu peut être entrevu » (p.224). 

Pour approfondir et débattre 

La responsabilité du chrétien face à la pauvreté n’aborde pas tous les sujets en rapport avec la pauvreté. Il faudrait, par exemple, pour être plus complet donner de la place aux questions en rapport avec l’écologie et développer bien davantage les problématiques structurelles, celles qui concernent l’organisation de la société, et en particulier celles qui ont à voir avec les réalités coloniales. Néanmoins, Tim Chester a réussi une première approche remarquable par le nombre d’aspects de la pauvreté qui sont traités, par la finesse de son analyse, par la solidité de sa théologie. Tout cela dans un langage compréhensible même pour des personnes qui ne sont des spécialistes ni de la théologie ni du travail social. 

Certains points mériteraient d’être discutés et / ou approfondis. Relevons-en trois. 

  • Premièrement : le titre anglais de l’ouvrage est Good News to the Poor (Une bonne nouvelle pour les pauvres). Il est plus explicite que le titre français concernant l’orientation de l’ouvrage : Tim Chester veut parler de l’Évangile et de son lien avec les pauvres et la pauvreté. Cela le conduit peut-être à ne pas faire ressortir autant qu’il serait possible et souhaitable le lien entre notre responsabilité sociale et la création. Certes, il en parle. Mais le mandat créationnel de Genèse 1 et 2 (être fécond, multiplier, remplir la terre et la soumettre) qui représente un germe de projet de société pour l’humanité, la grâce commune par laquelle Dieu rend possible la vie dans un monde déchu et permet de la réguler ont une consistance propre qu’il faudrait marquer un peu plus fort. Nous avons deux missions, une commune à tous les humains qui concerne notre vie sur la terre dans le présent et qui a beaucoup à nous dire sur le souci des pauvres et une autre confiée à l’Église de faire de toutes les nations des disciples – et qui a aussi quelque chose à nous dire sur la pauvreté. La première mission ne peut pas être absorbée dans la seconde.
  • Deuxièmement : l’angle de l’ouvrage le conduit à une certaine insistance sur l’Église. Ce sont des communautés pleines d’amour qui doivent servir de contexte à l’Évangile. Tim Chester écrit : « Il est frappant de constater que, dans le Nouveau Testament, on ne parle pas de projets sociaux, on ne parle guère plus de méthodes d’évangélisation. Le Nouveau Testament exhorte plutôt l’Église à être vraiment l’Église : une communauté attentionnée, capable de témoigner de la miséricorde et de donner une place à chacun, en proclamant un message. » (p.162) Il cite un travailleur social non-chrétien à qui on avait demandé si l’église avait eu un impact important dans la communauté où il œuvrait. « Ce travailleur social répondit : « Si vous voulez dire la face publique de l’église, ses théories, ses projets et ses initiatives, alors la réponse est fermement non. Mais si on supprimait toute la gentillesse et les actes de bon voisinage que posent les chrétiens, les visites aux malades, les courses faites pour rendre service à eux qui sont cloués chez eux, etc., alors cette communauté se désintégrerait. » » (p.164) Tim Chester pose un principe très important en disant que « [l]a chose la plus importante que puisse faire l’église pour les pauvres, c’est être l’église » (p.169). Peut-être faudrait-il donner un peu plus de relief à ce que les chrétiens peuvent faire de façon individuelle en étant dispersés dans le monde (donc hors de ce qui est organisé par l’Église de façon communautaire) ou en œuvres chrétiennes. Certains lecteurs (notamment ceux qui ont lu d’autres livres de Tim Chester) trouveront peut-être aussi que l’auteur attend un peu trop de la communauté chrétienne. Il y aurait en tout cas là matière à discussion et à approfondissement.
  • Troisièmement, Tim Chester propose des considérations plus générales sur le rapport avec la société et le monde. Il montre de façon assez convaincante comment la foi a fini par devenir une affaire privée en Occident et pourquoi ce n’est pas satisfaisant. Pour autant il s’oppose très nettement à l’idée de chrétienté, c’est-à-dire à l’idée qu’un pays ou une région se considèrent comme chrétiens et qui « implique une Église qui se sert du pouvoir politique ou l’influence pour protéger ses intérêts et promouvoir sa mission » (p.193). Il nous faut trouver un vrai engagement social chrétien mais sans promouvoir la chrétienté, ce qui n’est possible qu’en revenant à la croix et en adoptant une attitude de service. 

Ces réflexions sont particulièrement pertinentes dans les temps que nous vivons. Tim Chester montre comment des chrétiens évangéliques se révèlent parfois capables de s’engager dans le monde quand leur intérêt ou leur volonté de contrôle sur la société est en cause mais peuvent être beaucoup moins motivés à se mobiliser pour les plus démunis. Dans une époque de polarisation, il a un message percutant tant pour ceux qui sont tentés par la défense d’un statu quo qui profite aux plus aisés que pour les partisans d’approches du type de la théologie de la libération. S’il développait davantage sur le mandat créationnel et la grâce commune il pourrait peut-être aller plus loin pour proposer des éléments d’éthique sociale adaptée à un monde déchu – et relever les aspects positifs qui ont aussi caractérisé les temps de chrétienté. 

Quoi qu’il en soit des points de discussion, La responsabilité du chrétien face à la pauvreté est une référence incontournable pour tout chrétien évangélique français qui veut penser et vivre sa foi face à la pauvreté et au service des pauvres. 

Tim Chester, La responsabilité du chrétien face à la pauvreté, Quel équilibre entre évangélisation et travail social ?, trad. Annick Tchangang, Marne-la-Vallée, Farel, 2006, 225 p. 

 

Daniel Hillion, Directeur des études au SEL.
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Daniel Hillion
Directeur des études au SEL

Daniel Hillion est directeur des études au SEL. Il est notamment chargé de développer la réflexion biblique et théologique du SEL sur les sujets en lien avec la pauvreté.