Se rendre forts face à la pauvreté : un enjeu individuel et collectif
Face à la pauvreté, l’aide ne suffit pas toujours : il s’agit aussi de renforcer les individus et les communautés pour qu’ils deviennent acteurs de leur propre développement. Isabelle Duval, directrice des Projets de Développement, nous éclaire sur les leviers qui permettent de sortir durablement de la pauvreté...
Daniel Hillion : Pourquoi parler de « se rendre forts » quand il est question de la pauvreté ?
Isabelle Duval : La pauvreté se caractérise par beaucoup de manques – et de faiblesses par la même occasion. On le voit au niveau le plus simple : celui qui n’a pas assez de nourriture est physiquement plus faible. Par conséquent, il est moins résistant. Or la pauvreté va avec des manques sur tous les tableaux ! Elle vous laisse beaucoup moins fort pour affronter les obstacles et les difficultés.
Dans les pays en développement, qui doit être rendu « plus fort » ?
ID : D’abord les individus : nous sommes tous responsables de notre vie ! Celui qui est plus fort a plus de réserves pour affronter la vie. Mais la communauté aussi doit être renforcée. Là, c’est au niveau du changement des mentalités que les choses se jouent pour sortir de certains schémas nuisibles aux familles et aux populations plus vulnérables (mariages précoces des filles qui arrêtent brusquement leur scolarisation, des croyances erronées dans le domaine de la santé ou du handicap, etc.). Il y a aussi un effet d’entraînement lorsque l’on fait bénéficier son voisin de quelque chose : on essaie alors de tirer l’ensemble vers le haut et de créer une chaîne de solidarité. Il faut bien sûr aussi tenir compte de l’organisation de la société : avoir un État qui fonctionne bien, des infrastructures, des centres de santé, l’accès à l’éducation pour tous.
Y a-t-il des manières d’agir face à la pauvreté qui empêchent les personnes pauvres de devenir fortes ?
ID : Tout faire à la place des autres, ça les empêche d’être forts ! Déjà physiquement, devenir plus fort demande de l’entraînement et de l’effort. Si l’on fait les choses à votre place, vous ne fournirez pas l’effort en question. Il faut donc un équilibre entre l’assistance pour combler un manque immédiat et l’effort personnel pour réussir à se « muscler ». Il est important d’avoir les deux.

Les structures qui interviennent auprès de personnes vivant dans la pauvreté les rendent fortes quand elles les laissent décider par elles-mêmes quelles sont les priorités. Il faut laisser les acteurs locaux prendre leurs décisions, faire des essais même si tout ne marchera pas, et ainsi apprendre de leurs propres échecs éventuels.
Dans un contexte de pauvreté, quels sont les leviers qui permettent aux personnes et aux communautés de se renforcer mutuellement ?
ID : La solidarité au sein d’un groupe : dans un groupement d’épargne et de crédit, chacun s’engage financièrement et est redevable au groupe. Cela entraîne un cadre dans lequel chacun accepte les règles du jeu. Il peut y avoir une caisse sociale permettant de s’aider les uns les autres en cas de problème. Les membres voient eux-mêmes les résultats, célèbrent les réussites. Je mentionnerais aussi la transmission de connaissances, quand quelqu’un qui a bénéficié d’une formation professionnelle peut ensuite communiquer à d’autres ce qu’il a appris.
Quels sont les indices qui permettent de dire qu’une personne ou qu’une communauté est vraiment devenue « plus forte » ?
ID : Quand une communauté commence à prendre des initiatives par elle-même par exemple pour réparer une route, faire une collecte et aider les enfants à la rentrée pour les frais de scolarité ou de fournitures, etc. Quand les gens sont capables de se mobiliser et de faire des actions qui améliorent la vie de la communauté, on est vraiment dans la dynamique en question.
Les situations de pauvreté sont diverses et certaines se conjuguent avec des crises plus larges : comment les intégrer dans l’effort pour se rendre forts les uns les autres ?
ID : En situation de crise, il ne faut pas négliger le travail d’encouragement moral et spirituel pour « rendre fortes » les personnes qui vivent dans la pauvreté. Il faut respecter la dignité des gens. Et puis, plus pratiquement, il s’agit de voir avec les personnes en question ce qu’elles peuvent faire par elles-mêmes et ce dont elles ont besoin de sorte qu’elles ne soient pas seulement en position de victimes mais puissent être actrices de leur vie.
Dans quelle mesure devrait-il y avoir quelque chose de réciproque dans l’idée de « se rendre forts » ?
ID : Nous sommes tous un peu pauvres, c’est-à-dire que nous avons tous une certaine pauvreté dans un domaine de notre vie. Inversement, il y a beaucoup de richesses dans les communautés pauvres. Je pense principalement à une richesse relationnelle. Les gens seront généreux alors qu’ils n’ont pas grand-chose. Nous pourrions être plus sensibles aux petits gestes. Les personnes qui vivent dans la pauvreté nous rendent forts parce qu’elles nous ramènent à l’essentiel, à penser à l’intention derrière les actes plutôt qu’à la quantité. Il est aussi très encourageant de constater les progrès que de telles personnes peuvent faire : de cette façon elles nous encouragent à persévérer. Elles nous rendent forts aussi en partageant la joie qu’elles ont lorsqu’elles obtiennent un succès et retrouvent leur dignité.

Le travail de structures chrétiennes locales nous montre un engagement qui nous motive à ne pas nous contenter de vivre notre vie uniquement pour nous-mêmes mais à le faire aussi pour la communauté. C’est très inspirant et ça nous pousse à nous dire que nous pourrions nous engager davantage pour le bien commun.
Se rendre forts les uns les autres, est-ce une compétence professionnelle ou quelque chose que nous sommes tous appelés à mettre en œuvre dans notre vie quotidienne ?
ID : Ce n’est pas réservé aux professionnels mais il faut être conscient du fait qu’il y a des choses que les professionnels font mieux ! La bonne volonté doit être associée à des méthodes, à une expérience, à la connaissance de certaines réalités. Sinon, on fait des dégâts ! Ceci dit, nous pouvons tous faire quelque chose : mettre bénévolement ses compétences au service de sa communauté ou de ceux qui n’ont pas accès à ce que l’on sait faire soi-même, voilà une manière de se rendre forts les uns les autres. On peut aussi agir en soutenant financièrement, en encourageant, en écoutant, en étant attentionné, en rendant service, en créant du lien entre les gens, en valorisant ceux qui savent faire… ou une personne faible pour l’aider à retrouver sa dignité. Rendre fort, c’est aussi partager son espérance en Christ. Je pense que le relationnel rend fort !