Trouver sa place face à la pauvreté
Dans cet entretien, Anaïs N’Landu nous invite à changer de regard sur la pauvreté, sur notre rôle pour y faire face mais aussi à reconnaître les forces déjà présentes dans les communautés les plus vulnérables. Un appel à passer d’un possible découragement à un véritable partenariat !
Daniel Hillion : Lorsqu’elles considèrent les situations de pauvreté dans le monde, et notamment en Afrique subsaharienne, certaines personnes éprouvent un sentiment d’impuissance ou de fatalisme. Qu’en pensez-vous ?
Anaïs N’Landu : Je peux tout à fait comprendre cela. Quand on regarde les chiffres, on a l’impression que la situation ne s’améliore pas comme on le souhaiterait ni aussi rapidement que ce qu’on aimerait. On peut également avoir envie d’aider et de faire bouger les choses mais se sentir très loin des lieux où cette pauvreté se vit.
Je soulignerais néanmoins deux choses pour répondre à la question. D’abord, il faut rappeler les progrès réalisés ces dernières décennies, en particulier dans le domaine de l’accès à l’eau et à l’assainissement. Toutes les nouvelles ne sont pas mauvaises ! Mais surtout, je crois qu’il ne faut pas tomber dans le schéma consistant à se dire : nous sommes loin, il ne peut rien se passer, ce sera toujours comme cela, c’est écrit d’avance. On se rapproche alors dangereusement de la pensée selon laquelle il y aurait une malédiction sur le continent africain – ce qui me paraît inacceptable.
DH : Y aurait-il donc quelque chose qui devrait changer dans notre mentalité quand nous pensons à ces situations de pauvreté ?
AN : Ce qui devrait changer, c’est la mentalité du sauveur. Notre frustration naît du fait que l’on se dit qu’on aimerait sauver, être celui qui apporte la solution. Or ce n’est pas notre rôle ! Si l’on se rend compte que nous ne sommes pas forcément ceux qui doivent délivrer les gens de la pauvreté, nous serons moins frustrés et nous n’exigerons plus que les choses évoluent comme nous le souhaitons, à notre rythme et comme nous l’avons imaginé.
Quant au fatalisme, disons clairement nous ne sommes pas obligés d’accepter que les situations ne changent jamais parce que ce serait la négation de la grâce. Si on tombe dans le fatalisme, c’est qu’il n’y a plus de grâce et ensuite on devient passif face à la pauvreté au loin… mais aussi au près, là où nous aurions peut-être davantage de leviers pour faire bouger les choses.
DH : D’après votre expérience de chargée de projets de développement, comment les personnes qui vivent dans la pauvreté envisagent elles leur propre situation ?
AN : Il est important, pour répondre à cette question, de rappeler la diversité des contextes. Toutes les personnes pauvres ne se voient pas de la même manière. Je remarque à certains endroits une vision de la pauvreté que l’on pourrait résumer ainsi : « Je ne peux pas m’en sortir par moi-même. J’ai besoin d’être aidé. » Dans d’autres endroits, au contraire, les personnes ne se sentent pas pauvres. Elles sont remplies d’espoir et se disent seulement qu’elles ont besoin d’un coup de main et qu’en le recevant, elles peuvent tout faire ! Elles n’ont pas peur et voient leur pauvreté du moment comme une épreuve qu’elles peuvent surmonter.
DH : Diriez-vous que les personnes dans cette seconde catégorie sortent plus facilement de la pauvreté que les autres ?
AN : Tout à fait ! J’ai rencontré un jour une organisation chrétienne béninoise qui avait appris aux communautés un slogan qu’elles chantaient : « Nous ne sommes pas pauvres ! » Elles connaissaient cela par cœur et le répétaient ! Cette prise de conscience semblait indispensable à cette organisation avant de pouvoir mettre en place un changement durable. Tout commence par là. J’ai vu dans ce contexte des personnes très encouragées et motivées qui avaient réellement fait des choses dans le domaine de l’élevage et de la culture. Bien sûr, il faudra regarder le fruit sur le long terme. En tout cas, il y avait de belles initiatives !
DH : Quelles sont les richesses qui existent dans les communautés pauvres que nous pourrions découvrir et dont nous pourrions apprendre ?
AN : Ce qui me frappe à chaque fois lorsque j’en rencontre, c’est le courage et la persévérance des communautés. C’est impressionnant de voir que malgré les situations difficiles, elles espèrent, elles se battent et elles partagent. Leur générosité est remarquable. C’est inspirant et encourageant !
DH : À quoi est-ce que cela devrait ressembler de travailler en partenariat entre structures et personnes des pays du Sud et structures et personnes des pays du Nord ?
AN : Il faut que ce soit un réel partenariat ! Le point de départ doit être de se situer fondamentalement les uns et les autres sur un pied d’égalité. Cela demande des efforts de part et d’autre pour changer de mentalité avant d’entrer dans le partenariat et au cours de la relation partenariale.
Pour l’organisation du Nord / occidentale, il s’agit de dire que l’on n’est pas là pour « sauver » l’organisation du Sud mais pour travailler ensemble et accompagner. Pour l’organisation du Sud, il lui faut prendre conscience du fait qu’elle a quelque chose à apporter, des compétences, des connaissances. Chacun amène alors quelque chose dans le partenariat et la voix de chacun compte !
DH : On utilise parfois des expressions comme « renfort de capacités » ou « capacitation ». Que signifient-elles ?
AN : Il s’agit de travailler ensemble, les uns à côté des autres, d’accompagner. On essaie de « tirer » l’autre, en se disant qu’il a déjà quelque chose en lui et on le fait ressortir en mieux. Il s’agit de l’aider à cheminer pour que ce qu’il a déjà soit maximisé. Renforcer les capacités d’une organisation consiste à la rendre plus efficace dans l’accomplissement de sa mission et de sa vision. Cela s’oppose à l’attitude qui refuse de regarder le potentiel de l’autre et qui « fait à sa place » en estimant que ce dont l’autre dispose est de toute façon insuffisant.
DH : Est-ce que le type de partenariat « idéal » que vous décrivez est susceptible de nous rendre forts les uns les autres et si oui dans quel sens ?
AN : On voit sans doute plus facilement comment ce type de partenariat rend plus forte l’organisation qui « reçoit » et qui bénéficie d’un renfort de capacités. Dans l’autre sens, je redis néanmoins que dans un partenariat idéal chacun amène quelque chose. Les organisations du Sud amènent à celles du Nord la connaissance du terrain (que nous n’avons pas) : elles sont sur place et connaissent les communautés, savent comment travailler avec elles. Elles sont au plus près des besoins des personnes que nous aimerions atteindre : cela casse ainsi le sentiment de fatalisme dont nous avons parlé au début. Là où nous nous sentions impuissants et où nous pensions que nous ne pouvions rien faire, on peut dire que la chaîne est réparée et que nous avons un moyen d’accomplir quelque chose !
DH : En quoi les initiatives et les actions des chrétiens des pays du Sud peuvent-elles nous inspirer dans la manière dont nous faisons face à la pauvreté en France ?
AN : Ce qui m’inspire le plus, c’est leur très grande implication dans la communauté. Quand les chrétiens, les associations ou les Églises sont présents, ils sont des acteurs reconnus, qui ont quelque chose à dire et sont en mesure d’amener des solutions. Cela peut nous encourager à avoir une certaine visibilité dans nos propres communautés, à notre échelle et selon ce que nous pouvons faire dans nos contextes.