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Prendre soin du cadre favorable à la vie

Matthieu Ducrozet est permanent au sein d’Agapé France, en charge d’un ministère pour accompagner et former les responsables d’églises locales et des organisations chrétiennes dans le domaine du leadership. Ses réflexions sur le fait de « prendre soin du cadre favorable à la vie », sur des relations, sur le problème de la honte et sur l’espérance apportent un éclairage important sur le sujet du travail et ses implications pour les questions de pauvreté.

Image de vêtements étendus en exterieur.

Daniel Hillion : Vous définissez notre vocation commune en tant qu’êtres humains comme le fait de prendre soin du cadre favorable à la vie. Qu’est-ce que cela veut dire et en quoi est-ce que cela contribue à notre manière d’aborder la question du travail ? 

Matthieu Ducrozet : En raison du domaine dans lequel je suis investi, c’est-à-dire l’accompagnement et la formation pour le leadership chrétien, je pars de la question de l’autorité que Dieu nous confie. Nous sommes dans une culture dans laquelle nous allons souvent déterminer la finalité de l’autorité en fonction de nos définitions du succès : l’autorité est ce qui nous permet d’arriver à nos fins. Dans le milieu chrétien, nous parlerons de la vision que Dieu nous a donnée en pensant que notre rôle est de l’accomplir, de mobiliser nos dons pour cela et de convaincre les autres pour qu’elle se réalise. Il y a quelque chose dans cette approche qui me paraît un peu déséquilibré et qui met un poids trop lourd sur les épaules des êtres humains. Ici, c’est notre action qui est le facteur décisif. 

Dans Genèse 1 et 2, les humains qui sont images de Dieu reçoivent le mandat de prendre soin et de garder (cf. Genèse 2.15). Le travail s’inscrit dans ce cadre. Mais la multiplication de la vie et la croissance relèvent de la bénédiction de Dieu. Nos vocations, quand elles sont bien vécues, contribuent à prendre soin du cadre favorable à la vie, c’est-à-dire de ce que Dieu a placé dans le monde et qui va dans le sens de la vie. Mais la source de la vie c’est Dieu ! 

Le travail est un moyen d’exprimer la « créature merveilleuse » que je suis (cf. Psaume 139.14). S’il est ancré dans la foi, cette vérité n’est plus quelque chose que j’ai besoin de « prouver » dans une forme de compétition pour gagner ma place. En Christ, j’ai la possibilité d’offrir mes dons autour de moi tout en reconnaissant mes limites, et c’est ainsi que je participe à cet écosystème favorable à la vie. Le travail fait partie de la louange que j’apporte à Dieu, car reconnaissant pour ce qu’il m’a donné, je peux l’offrir avec joie dans une économie du don saine qui n’écrase pas l’autre. 

Dans la manière d’accomplir notre travail, nous avons besoin de redonner une grande valeur à toutes sortes de choses qui, dans notre société, seront considérées comme une perte de temps : s’arrêter, écouter quelqu’un qui ne va pas bien, devoir résoudre des conflits entre des personnes. Cela fait partie de notre vocation commune. 

DH : Comment peut-on faire le lien avec les questions de pauvreté ?

MD : Un élément essentiel d’un cadre favorable à la vie, c’est l’espérance. L’espérance est l’acceptation par la foi que la vie et sa multiplication sont une bénédiction qui vient du Dieu qui a vaincu la mort et non quelque chose que nous produisons par nos efforts. Quel récit, mon action, mon travail, racontent-ils ? Bien trop souvent dans ma vie, je succombe à la tentation d’outrepasser mes limites et l’histoire que je raconte alors est celle dont je suis le héros, celui qui pallie aux « insuffisances » d’un dieu qui ne pourrait pas y arriver sans moi. Vous imaginez bien que cette histoire, contrairement à celle de l’Évangile, apporte une espérance bien limitée, quels que soient mes efforts pour repousser mes limites. 

Par rapport à la pauvreté, pour être source d’espérance, je dois d’abord reconnaître mon impuissance à la résoudre ; la Bible et Jésus lui-même nous avertissent qu’il y aura toujours des pauvres parmi nous (Deutéronome 15.11 ; Marc 14.7). Ce constat posé par Dieu lui-même pourrait nous paraître si révoltant, un argument dans les mains de ceux qui accusent Dieu d’être un spectateur coupable, pervers ou impuissant. Pourtant, je crois qu’il est salutaire. Devant la peur d’un engagement sans limite et sans fin contre la pauvreté, Dieu nous met face à nos limites et à notre impuissance à faire du monde un nouvel Éden. Ce n’est pas une invitation au fatalisme, à l’inaction, ni à une fuite malsaine du monde dans une spiritualité désincarnée. Bien au contraire, c’est le point de départ d’une action porteuse d’espérance, car elle nous permet d’être réellement attentifs à l’autre en nous libérant de la peur de nous perdre. Je peux offrir mes cinq pains et deux poissons avec foi à Jésus qui les accepte avec joie. C’est à partir de la croix et de la résurrection que je peux vivre ma vocation avec amour, et non plus comme quelque chose qui gonfle le sentiment de mon importance ou exacerbe mon sentiment de honte. Paradoxalement, en me révélant mon insuffisance, la croix fait de moi quelqu’un de profondément aimé et suffisant pour Dieu ! À partir de là, je peux donner en respectant mes limites. Inversement, si ce n’est pas l’espérance qui m’anime, soit je dois être plus qu’humain, soit je serai « moins » qu’humain, je vais me cacher et ne pas donner ce que j’ai. Dans les deux cas, j’abîme le cadre favorable à la vie, j’abîme les autres et je m’abîme. 

DH : La chute rend difficile de prendre soin du cadre favorable à la vie. Pourquoi ? Quel est le lien avec les situations de pauvreté ? 

MD : Prendre soin du cadre favorable à la vie dans un monde où la mort a fait son apparition, avec les puissances de mort qui se déchaînent dans toute leur intensité, cela devient pénible, douloureux, difficile. La mort est dans notre environnement et en nous. Nous avons du mal à savoir quelles sont nos limites – et à les accepter. Certains messages de mort abîment ma vision de moi-même et feront que j’aurai peur et que je n’oserai pas donner ce que je pourrais, par crainte de l’échec, par exemple. Dans le combat contre la pauvreté – comme dans beaucoup de situations – nous nous retrouvons très vite dépassés. 

Une de mes clefs de lecture pour comprendre ce monde déchu est celle de la honte. Elle envoie le message que nous ne sommes pas suffisants et que nous ne serons pas aimés si les gens savent ce que nous sommes vraiment, que nous ne sommes « que » cela et pas davantage. Cela nous pousse à nous cacher ou, au contraire, à surjouer. 

Pour ce qui est de ma relation avec quelqu’un en situation de pauvreté, il peut être très difficile de rester dans une relation où je respecte l’autre. Il faut parfois lutter contre les messages de honte qu’il a lui-même intégrés (parce qu’il est honteux d’être pauvre ou vulnérable d’après les valeurs de notre monde). Cela demande de la compassion et on ne peut pas le faire en dehors d’une relation personnelle qui nous renvoie à notre propre fragilité et à notre impuissance. Il faut alors faire confiance à Dieu, car, à nous tout seuls, ce que nous avons à apporter est insuffisant. 

DH : Quelle est la difficulté pour vivre cette relation ? 

MD : La tentation, ce sera de trouver des solutions, de chercher à résoudre le problème avant d’avoir pris le temps de la relation. Quand la personne en difficulté me parle de ce qu’elle vit, cela réveille en moi la peur de ne pas être suffisant – à moins d’être ancré dans l’espérance. Plutôt que d’écouter l’autre, d’être présent à sa souffrance, de l’aimer et d’être capable de porter avec lui ce qu’il traverse, je vais fuir tout cela, en cherchant à trouver une solution à son problème d’une manière qui sera parfois humiliante. Si quelqu’un me parle de ce qu’il vit et que je lui dis : « Mais est-ce que tu as pensé à cela ? Est-ce que tu as essayé cela ? Tu pourrais faire cela ! », je ne suis pas en train d’accueillir sa difficulté. Je me place au-dessus de lui, je lui dis qu’il n’a pas ce qu’il faut, tandis que moi oui. 

D’autres fois, devant nos limites, celui qui est en besoin peut devenir agressif, insatisfait, il en voudrait plus et nous renvoie aussi à la honte de ne pas être assez. J’apprends avec le temps que ce n’est bon ni pour lui ni pour moi que de céder à ces messages, car ils tuent l’espérance. Cela est tellement difficile à accepter pour moi. J’aimerais être ce héros qui a la victoire et trouve les solutions, mais mon expérience personnelle me montre qu’en essayant je m’épuise, me fatigue, perds espoir, cherche des responsables et finis en colère contre celui que je dois aimer, contre Dieu puis contre moi-même. Vous imaginez bien, qu’à ce moment, le cadre dans lequel j’agis est de moins en moins propice à la vie. La tentation de devenir plus que moi-même est très forte sous bien des formes différentes, elle se cache insidieusement dans des actes qui paraissent si pieux aux yeux des autres.

DH : On dit parfois que le travail devrait permettre de vivre dignement. Que signifie « vivre dignement » ? 

MD : Notre travail est une manière d’exprimer qui nous sommes et d’offrir notre contribution au monde. Il y a là quelque chose de l’ordre de la dignité qui se joue. Ce que je fais est reconnu et a de la valeur aux yeux des autres. Un travail, c’est aussi ce qui permet de subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille. C’est également ce qui ouvre un avenir. Vivre dans des conditions dignes, c’est vivre dans des conditions qui me permettent de respecter mon humanité dans tous ses besoins essentiels. 

DH : Comment peut-on mettre le travail humain au service de l’action face à la pauvreté ? 

MD : Il s’agit d’apporter de l’espérance et de l’amour. L’espérance est différente de l’espoir – qui dépend de moi ou s’appuie sur des probabilités. L’espérance repose sur le Christ. Les deux ne s’opposent pas, mais l’espérance est bien sûr beaucoup plus vaste et elle est fondatrice. Notre action, notre travail, ce que l’on peut donner doit être porteur d’espérance, être un signe qui dit non pas : « Je te vois et je vais faire tout mon possible pour que cela aille mieux pour toi ! » mais : « Je te vois mais, plus important, Dieu te voit, et à travers ce que je t’apporte, même si ce n’est pas suffisant, je t’apporte un signe de la part de Dieu. » Il me semble que seule l’espérance nous donne les ressources pour véritablement aimer celui vers qui Dieu nous envoie, car elle fait de nous des frères et sœurs en humanité, capables d’accueillir notre vulnérabilité (notre pauvreté commune) sans honte ni désespoir et ainsi d’accueillir la personne vulnérable avec la compassion qui bannit la peur et la honte. Je suis toujours ému de voir à quel point, dans un pays pauvre, je suis accueilli par ceux qui n’ont rien et qui pourtant m’offrent tout. Suis-je prêt à affronter et reconnaître ma propre pauvreté pour devenir une personne porteuse d’espérance et d’amour, ou suis-je trop occupé à amasser des richesses (je ne parle pas que d’argent) pour m’offrir un semblant de puissance et de sécurité ?