Le travail comme don, défi et un chemin de solidarité
Dans le cadre de la Journée du SEL 2026, ce texte de prédication proposé par Cédric Eugène, doyen de la Faculté Libre de Théologie Évangélique (Vaux-sur-Seine) et professeur de grec biblique et de Nouveau Testament, nous invite à porter un regard renouvelé sur le travail. À la lumière des Écritures — Genèse 2.15 ; 3.19 ; Éphésiens 4.28 — il explore le travail comme un don de Dieu, un défi dans un monde marqué par la fragilité, et un chemin de solidarité au service de la vie et du prochain.
Chers amis, Si je commençais par une question toute simple : comment s’est passée votre semaine ? Pour beaucoup d’entre nous, la réponse toucherait de près ou de loin au travail : l’urgence d’un dossier, la fatigue accumulée, une parole blessante, mais aussi peut-être la joie discrète d’avoir aidé, écouté ou accompli quelque chose de bon. Il y aurait probablement aussi eu le silence pesant de celles et ceux qui cherchent encore un emploi, ou qui portent le poids d’un travail devenu trop lourd, ou qui craignent que leur poste ne se transforme ou même ne disparaisse sous l’effet de l’IA.
Le travail n’est pas une parenthèse dans nos vies : il en est souvent le fil rouge. Il rythme nos journées, façonne nos relations et nous met face à nous-mêmes – à nos limites, à notre persévérance, à nos découragements comme à nos espérances. Pour certains, il est source d’épanouissement ; pour beaucoup d’autres, une lutte quotidienne ; pour d’autres encore, son absence est une blessure profonde.
Face à ces réalités si diverses, que nous font entendre les Écritures ? Ni un discours naïf qui ignorerait la sueur et les larmes, ni une parole qui écrase, mais une sagesse profonde et pleine d’espérance : le travail est, à l’origine, un don de Dieu, mais dans un monde marqué par le péché, souvent un défi de survie. Il peut néanmoins devenir un chemin de solidarité.
Le travail comme don de Dieu
Revenons au commencement, avant le péché, avant la peur et la honte. Dieu plante un jardin luxuriant, espace de vie, d’harmonie et de relation, puis il y place l’être humain avec une mission à la fois simple et profondément belle : « Le Seigneur Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin pour le cultiver et le garder » (Genèse 2.15).
Dès l’origine, le travail apparaît ainsi comme une vocation et non comme une punition. Il ne naît ni de la faute ni du mal. Il est inscrit au cœur même du projet créateur de Dieu. Cultiver et garder signifient à la fois faire fructifier et protéger, développer et transformer sans surexploiter ni détruire. Le travail est confié à l’homme comme un honneur, une responsabilité par laquelle Dieu remet sa création entre des mains humaines.
Dieu aurait pu tout accomplir seul. Pourtant, dans son amour, il choisit de ne pas créer un monde achevé et voué à stagner, mais un monde appelé à s’épanouir. Il associe l’homme et la femme à son œuvre créatrice, les invitant à devenir non pas propriétaires, mais collaborateurs. L’être humain ne crée pas à partir de rien comme Dieu, mais il transforme et ordonne ce qui existe déjà, révèle les potentialités de la création et veille à la préserver des forces de destruction.
Cette collaboration n’a pas vocation à être seulement matérielle : elle est aussi spirituelle. Le récit de la construction de la Tente de la rencontre montre comment l’Esprit qui inspire la foi, qui se manifeste dans la prière ou dans la prophétie, est aussi celui qui inspire la créativité, la précision du geste et l’intelligence du métier (Exode 31.3). Nos compétences, nos aptitudes, nos talents et nos passions ne sont donc pas de simples qualités individuelles : ils sont des dons reçus, confiés à notre responsabilité. Chaque personne reçoit une manière singulière de contribuer à la vie commune, aucune n’étant inutile ou secondaire.
Même une fois hors du jardin, ce que Dieu a offert à l’humanité – capacités, imagination, savoir-faire – demeure actif. Par le travail, l’homme continue de bâtir des villes, de cultiver la terre, de transmettre des savoirs et de faire naître la culture. Ainsi, l’œuvre de la création continue de se déployer, appelée à grandir par la coopération humaine. Le travail devient alors le lieu concret où l’homme répond à la mission de Dieu, transformant le monde non pour le posséder, mais pour le faire vivre, l’habiter et le transmettre.
Pourtant, entre cette vocation première et la réalité de nos existences, un écart douloureux s’est creusé. Le travail qui devait faire vivre devient parfois ce qui fait souffrir.
Le travail comme défi de survie
C’est bien hors du jardin que l’existence humaine se déploie désormais. Dans ce monde marqué par le péché, le travail – pourtant voulu par Dieu comme lieu de vie – est profondément marqué par la fragilité et l’injustice. La Genèse met des mots sur cette réalité : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain » (Genèse 3.19).
Ce texte ne condamne pas le travail en lui-même ; il révèle combien l’harmonie originelle a été brisée. Le travail n’est plus spontanément source de vie. Il devient souvent lutte, effort pénible, combat pour subsister. Là où il devait permettre à chacun de vivre dignement, il expose désormais à la peur du lendemain et à l’insécurité.
Dans ce monde blessé, le travail est parfois difficile à trouver. Beaucoup en cherchent sans en trouver. Or l’absence de travail demeure l’une des premières causes de pauvreté. Elle ne prive pas seulement de revenus, mais aussi de reconnaissance, de place dans la société, du sentiment d’être utile. Lorsque le travail disparaît, c’est souvent tout l’équilibre de la vie qui vacille. L’exclusion économique devient alors exclusion sociale, puis parfois exclusion intérieure, lorsque l’espérance elle-même s’effrite.
Mais la pauvreté ne naît pas seulement de l’absence de travail. Elle peut aussi être produite par le travail lui-même. Quel paradoxe ! Voilà l’une des grandes blessures de notre temps. De nombreuses femmes et de nombreux hommes travaillent dur, parfois à plein temps, sans pouvoir vivre dignement. Salaires insuffisants, contrats précaires, horaires morcelés et conditions éprouvantes maintiennent dans une survie quotidienne laissant peu de place pour imaginer et préparer un avenir.
Ainsi apparaît une contradiction profonde : le travail ne protège plus toujours de la pauvreté. La parole biblique résonne alors avec une force nouvelle : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain. » Mais aujourd’hui, pour beaucoup, même la sueur du visage ne suffit plus à obtenir le pain nécessaire.
Cette situation n’est pas normale. Elle ne correspond pas au projet du Créateur. Lorsque le travail appauvrit au lieu de faire vivre, la dignité humaine est atteinte. L’être humain risque d’être réduit à une simple force de production, à un coût à diminuer. C’est pourquoi les Écritures rappellent sans cesse l’exigence du salaire juste, du repos et de la protection du plus vulnérable. C’est là le jeûne que Dieu aime (Ésaïe 58). Lorsque le travail fait souffrir, ce n’est pas la volonté de Dieu qui s’accomplit, mais le signe d’un monde profondément déséquilibré.
Le travail comme chemin de solidarité
Le travail peut néanmoins devenir un véritable chemin de solidarité. Cette dimension apparaît clairement dans l’exhortation de l’apôtre Paul : « Que le voleur ne vole plus ; qu’il se donne plutôt de la peine à travailler honnêtement de ses propres mains, pour avoir de quoi donner à celui qui est dans le besoin » (Éphésiens 4.28). Le travail est ici présenté comme un chemin de conversion : il détourne de la prédation et ouvre au don. Il ne sert pas seulement à posséder, mais à partager, transformant ainsi l’effort personnel en ressource pour les autres. Or il y a tant de bonheur dans le fait de donner. Le fruit du travail n’est pas destiné à être accumulé, mais à circuler, afin que chacun puisse recevoir ce dont il a besoin pour vivre. C'est là un impératif "en Église" ; mais, à y réfléchir, ne serait-ce pas une nécessité "en humanité" ? Une humanité fondée uniquement sur l’accumulation, la concurrence ou l’exclusion ne finirait-elle pas par se déshumaniser ? Quel comble ! Le partage est constitutif de l’humanité elle-même ; une humanité créée en image du Dieu qui a donné et donne encore, qui a aimé et aime encore.
Par son travail, chacun a l’occasion de contribuer au bien commun. Travailler ne consiste pas seulement à assurer sa subsistance personnelle, mais à participer à la vie collective et à répondre aux besoins de la société. Par son activité, chacun à l’occasion de participer à une œuvre qui le dépasse. Le travail peut alors devenir un lieu de partage et de justice sociale. En produisant des richesses destinées à circuler, il rend possible un revenu digne, la lutte contre la pauvreté et la réduction des inégalités. Lorsqu’il est vécu dans cette logique, le travail ne cherche pas l’accumulation égoïste, mais la responsabilité envers ceux qui manquent du nécessaire. La solidarité s’exprime dans la recherche de conditions de travail justes et dans la reconnaissance de la valeur de chaque métier.
Même lorsque nous n’en avons pas conscience, notre travail est toujours relié à celui des autres. Le pain que nous mangeons, les soins que nous recevons, les savoirs transmis, la sécurité quotidienne sont le fruit d’une multitude de gestes souvent invisibles. Le travail révèle ainsi notre profonde interdépendance : nul ne vit par lui-même ; nul ne travaille pour lui seul. C’est pourquoi aucun métier n’est insignifiant. Les tâches les plus modestes, les plus discrètes ou les moins reconnues participent pleinement à la vie commune. Aux yeux de Dieu, la valeur du travail ne se mesure ni au prestige ni au revenu, mais au service rendu à la vie. Là où la société hiérarchise, l’Évangile reconnaît la dignité égale de tous.
La dignité, l’Évangile la reconnaît aussi à celles et ceux qui cherchent un emploi sans en trouver : votre valeur ne dépend ni d’un contrat ni d’un statut professionnel. Vous n’êtes pas inutiles parce que vous êtes privés de travail. Vous demeurez pleinement des femmes et des hommes créés en image de Dieu, porteurs d’une dignité que rien – ni le chômage, ni l’attente, ni l’échec – ne peut effacer. Aux yeux de Dieu, vous n’êtes ni invisibles ni oubliés.
La dignité, l’Évangile la reconnaît aussi à celles et ceux qui travaillent honnêtement sans pouvoir vivre sereinement. À celles et ceux dont le salaire ne suffit pas, dont les journées sont longues et les nuits inquiètes, dont le travail use plus qu’il ne sécurise… et qui, pourtant de leur peu, trouvent malgré tout à donner à ceux dont le manque est plus grand encore. Dieu voit que votre fatigue n’est pas un manque de courage, que votre précarité n’est pas une faute personnelle. Si le travail ne permet plus de vivre dignement, c’est le signe d’un monde profondément marqué par l’injustice. Dieu voit l’effort caché, la persévérance silencieuse, les sacrifices consentis pour faire vivre une famille. Il connaît la lassitude de celles et ceux qui donnent beaucoup sans recevoir assez. Rien de ce travail honnête, même fragile, même épuisant, n’est perdu à ses yeux.
C’est précisément là que le travail devient un chemin de solidarité. Non une solidarité qui juge ou qui classe, mais une solidarité qui reconnaît que nous dépendons les uns des autres. Une solidarité qui refuse que certains portent seuls le poids du manque, de la peur ou de l’épuisement. Une solidarité qui ne commence pas par la question : « Qu’as-tu produit ? », mais par celle-ci : « De quoi as-tu besoin pour vivre ? »
Dans la logique du Royaume de Dieu, la dignité précède toujours la performance. La personne compte avant le rendement. Et lorsque le travail manque ou fait souffrir, la communauté chrétienne et, plus largement, la communauté humaine, sont appelées à devenir lieu de soutien, de reconnaissance et d’espérance. Aujourd’hui encore, Dieu agit dans le monde à travers le travail humain. Il nourrit, soigne, éduque, protège et relève à travers celles et ceux qui œuvrent chaque jour. Son œuvre ne s’est pas arrêtée au matin de la création ; elle se poursuit silencieusement par les mains, l’intelligence et la solidarité des femmes et des hommes. Ainsi, même dans un monde marqué par le péché, le travail peut devenir lieu de fraternité. Non parce qu’il serait parfait, mais parce qu’il peut ouvrir au partage, à la justice et au soin mutuel. Là où le travail divise, la solidarité rassemble. Là où l’économie exclut, l’amour du prochain recrée du lien. Et c’est ainsi que, discrètement, le Royaume de Dieu peut continuer d’avancer au cœur de notre vie quotidienne.
Conclusion
Chers amis, le travail traverse toute notre existence. Il peut être source de joie comme de fatigue, d’accomplissement comme d’épreuve. Les Écritures ne nient aucune de ces réalités. Elles nous rappellent simplement ceci : le travail est un don, un défi, mais aussi un chemin d’amour, de service et d’entraide. Cela invite chacun à une relecture personnelle : non pas : « Suis-je assez performant ? » ; non pas : « Ai-je réussi ma vie professionnelle ? ». Mais « Où, dans mon travail – ou malgré son absence – Dieu m’appelle-t-il aujourd’hui à faire circuler la vie ? »
Jésus-Christ lui-même est venu œuvrer au milieu des humains. Il a partagé la condition ordinaire des travailleurs, connaissant la fatigue des mains, la patience du geste répété, la discrétion d’un labeur sans gloire sur la terre. En Jésus, Dieu est entré jusque dans la sueur humaine pour la rejoindre, la relever et la transfigurer. Cela signifie que rien de ce que nous faisons avec droiture, fidélité et amour n’est insignifiant. Aucun travail honnête n’est perdu aux yeux de Dieu. Même ce qui semble monotone, invisible ou ingrat peut devenir lieu de communion et de collaboration avec lui, lorsqu’il est offert et vécu dans la confiance.
Et que chacun entende cet appel : travailler non pour se définir par la performance, non pour se laisser écraser par la fatigue, mais pour servir la vie et participer humblement à l’œuvre de Dieu. Nous travaillons pour que la vie circule, pour que le bien se multiplie, pour que le Royaume de Dieu avance discrètement au cœur de nos bureaux, de nos chantiers, de nos cuisines et de nos salles de classe... Ce que nous faisons, faisons-le comme pour le Seigneur ! (Colossiens 3.17, 23).