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Afrique subsaharienne : quand travailler ne suffit pas

L'Afrique subsaharienne regorge de ressources et de talents, toutefois la question du travail n’y est pas simple. François-Xavier Mangara, chargé de projets de notre association, revient sur les mentalités à transformer, les systèmes à améliorer et le rôle que peut jouer la communauté pour permettre à chacun de mieux vivre de son travail.

Image de François-Xavier Mangara, chargé de projets du SEL, sur le terrain.

On entend souvent que l’Afrique est le continent des opportunités, notamment en termes d’emplois. Qu’en pensez-vous ? 

François-Xavier Mangara : L’Afrique peut effectivement être un continent d’opportunités en termes d’emploi. Il possède beaucoup de ressources naturelles, et une main-d’œuvre importante et même si elle n’est pas toujours qualifiée, elle existe, et peut être mobilisée. 

Le problème, ce n’est pas tellement l’absence d’opportunités, elles existent mais ne sont pas toujours visibles. Ce qui manque souvent, ce sont les ressources financières d’investissement en matériel et équipements, l’accompagnement et aussi l’expertise pour pouvoir les mettre en valeur. 

La volonté existe chez beaucoup de personnes. Mais elles ne savent pas toujours comment faire correctement. Elles ont des idées, elles ont des méthodes, mais ces méthodes ne permettent pas forcément d’obtenir de bons résultats. Aujourd’hui, le monde est très concurrentiel. Il faut produire des choses bien faites, bien préparées sinon, la concurrence arrive très vite, notamment avec les produits venant de l’extérieur. 

Pourriez-vous donner plus d’éléments qui expliquent cette difficulté à se saisir des opportunités professionnelles, en particulier dans les contextes de pauvreté ? 

FXM : Un premier élément concerne la formation. Dans beaucoup de pays, même pour ceux qui ont eu la chance d’aller à l’école, la formation reste très théorique et peu pratique. On rencontre ainsi des universitaires qui ne parviennent pas à trouver un emploi. Donc il y a un besoin de formations plus professionnelles, orientées vers des métiers concrets. Cela permettrait aux jeunes de pouvoir se débrouiller seuls. 

Aussi, beaucoup de jeunes viennent de milieux pauvres et ne disposent pas des ressources nécessaires pour entreprendre. Dans certaines régions, par exemple, les familles n’ont pas assez de terres pour pratiquer une agriculture rentable. Or l’agriculture demande souvent des superficies importantes et de gros investissements. 

À cela s’ajoutent les problèmes climatiques, comme la sécheresse, qui rendent la production difficile, les questions de sécurité dans certains pays en zone de guerre ou même de conflits d’intérêts entre groupes sociaux. On peut penser aux tensions entre agriculteurs et éleveurs lorsque les champs des uns se retrouvent piétinés par le bétail des autres. Et dans d’autres cas, certaines activités économiques sont monopolisées par des groupes sociaux. 

Il y a donc énormément de paramètres qui expliquent les difficultés d’accès aux opportunités. Ce qui est frappant, c’est que dans certains pays riches en ressources, la richesse reste concentrée entre les mains d’une minorité, alors que la majorité de la population vit dans la pauvreté. Pourtant, ces personnes ont la volonté de travailler. Et lorsqu’elles reçoivent une opportunité ou un appui, elles s’en saisissent souvent avec beaucoup de sérieux. On voit par exemple que des jeunes qui n’ont pas pu aller à l’école se montrent très motivés lorsqu’ils ont accès à une formation professionnelle. 

En Occident, on associe souvent travail et mérite. Pourquoi, dans ces contextes, l’effort ne garantit-il pas un revenu suffisant ? 

FXM : Je pense que c’est en partie dû à la mentalité. Cela peut être difficile à comprendre, mais pendant longtemps des personnes pauvres travaillaient dans les propriétés des autres simplement pour avoir à manger. On devait travailler dur pour les chefs ou pour les propriétaires, et on rentrait chez soi sans rémunération. Le travail était donc lié à la survie. 

Femme guidant un troupeau de chèvres sur un chemin de campagne.

Quand les gens ont commencé à se libérer et à vouloir travailler pour eux-mêmes, la logique est restée la même. Le simple fait de faire quelque chose et de pouvoir manger, suffit déjà. Cela donne l’impression que tout va bien, alors que ce n’est pas forcément une situation durable. 

Il faut passer d’une logique de survie à une logique de projection dans l’avenir pour pouvoir se dire : « Aujourd’hui j’ai mangé, mais demain j’aurai encore besoin de manger. Et peut-être qu’un jour je ne serai pas en forme pour travailler, il faut donc que j’économise ou que je stocke. » C’est pour cela qu’il y a un travail à faire sur les mentalités. 

Mais il y a un deuxième niveau : le système lui-même. Dans beaucoup de contextes, il n’y a pas de référence claire pour savoir quel revenu est nécessaire pour vivre dignement. On ne dit pas : « Pour vivre correctement, il faut au moins tel montant par mois. » Donc celui qui donne l’emploi peut proposer n’importe quel salaire. Et celui qui travaille accepte par peur de ne rien trouver à cause de la concurrence. Il faudrait que les personnes puissent avoir d’autres possibilités : par exemple créer leur propre activité, même petite. Si quelqu’un a la capacité de créer quelque chose pour lui-même, il peut refuser un travail qui ne lui permet pas de vivre. Mais quand on n’a pas de solution de rechange, on accepte ce qu’on trouve, cela crée des situations d’exploitation. 

Et même là où il existe des salaires minimums, ils ne sont pas toujours respectés et/ou restent insuffisants pour vivre correctement. Les employeurs peuvent contourner les règles, et la corruption peut aussi jouer un rôle. Il existe des lois pour lutter contre cela, mais elles ne sont pas toujours appliquées. Et puis, souvent, les personnes pauvres ne connaissent pas leurs droits. 

En quoi le fait de vivre de son travail est-il une question de justice, et pas seulement d’économie ? 

FXM : Quand quelqu’un veut vivre de son travail, il veut ne pas dépendre des autres. Il ne veut pas obliger quelqu’un d’autre à subvenir à ses besoins. Donc travailler, c’est rendre justice aux autres, en prenant la responsabilité de sa propre vie. C’est aussi une justice envers soi-même, parce qu’on décide de prendre soin de soi par son travail. 

Image de deux hommes assis en train de discuter.

Et puis, quand une personne n’a pas de travail, elle peut être tentée d’aller vers des actes illégaux pour survivre. Pouvoir vivre de son travail peut garder du vol, de la délinquance, de la prostitution, ce qui permet plus de justice pour les autres mais aussi pour soi. 

Enfin, quand l’employeur donne une rémunération juste, il exerce la justice en respectant la dignité du travailleur. 

Les Églises ont-elles un rôle à jouer dans l'amélioration des conditions de vie des populations pauvres par le travail ? 

FXM : Oui, les Églises ont un rôle à jouer, parce que beaucoup de personnes pauvres se tournent vers elles. À l’Église, elles trouvent une fraternité, des personnes qui les écoutent, qui les entendent. Et selon les moyens de l’Église, elles peuvent aussi recevoir une aide matérielle, même si cela ne répond pas toujours à tous les besoins. 

L’Église peut aussi contribuer à faire évoluer les mentalités à travers l’enseignement : de l’amour du prochain et de la fraternité chrétienne pour encourager la solidarité et l’entraide ; de la valeur du travail car Dieu a confié la terre à l’homme pour qu’il la cultive et qu’il vive de son travail ; de penser au lendemain car le Proverbe 6.6-8 nous apprend à anticiper les mauvais jours en amassant lors des bonnes récoltes, bien sûr, sans oublier que la subsistance vient de Dieu. 

Et puis les fidèles qui emploient d’autres personnes devraient être les premiers à montrer l’exemple en rémunérant justement leur travail.