Interview de Yann Antoine
Yann Antoine est Président de l’Union Nationale des Assemblées de Dieu de France. Il nous fait part de ses réflexions sur le fait de prendre soin à partir de sa lecture de la Bible et de son expérience pastorale en région parisienne. Il nous interpelle sur notre posture, nous appelle à être attentifs et à l’écoute des autres et à nous laisser remplir de l’amour de Dieu pour pouvoir faire du bien à notre prochain.
Qu’évoque pour vous l’expression « prendre soin » ?
Je dirais que la première chose est d’être attentif à l’autre et à son écoute. Je pense à un texte de l’épître aux Hébreux qui est traduit de la façon suivante par la version Parole de vie : « Prenons soin les uns des autres pour nous encourager à aimer et à faire le bien. » (10.24) Beaucoup de traductions disent plutôt « Veillez les uns sur les autres ». Il s’agit bien d’être attentif, d’avoir de la considération.
La deuxième idée que je discerne c’est de chercher à répondre aux besoins de la personne qui est en face de nous. Il faut le faire dans la pensée de traiter chacun comme ayant sa dignité, comme étant irremplaçable et d’une valeur inestimable aux yeux de Dieu et par conséquent à nos propres yeux aussi.
Qu’est-ce qui correspond à cette notion (être attentif et répondre aux besoins) dans la Bible ?
L’un des textes qui évoque cela est le magnifique Psaume 23 avec l’image du berger qui prend soin de sa brebis. David déploie une description de toutes les manières dont Dieu peut être un berger pour l’être humain. Cela fait certainement écho à la figure du d’Israël et fait aussi référence au Messie.
En relisant le texte, je m’aperçois qu’il comporte la pensée de « répondre aux besoins » que je viens de souligner :
- Le besoin de nourriture et de repos (dans les verts pâturages et les eaux paisibles) ;
- La guérison (la restauration de l’âme) ;
- La direction (il me dirige) ;
- La sécurité (je ne crains aucun mal) ;
- L’appartenance (il est avec moi, je reviendrai dans la maison de l’Éternel) ;
- Le secours (en face des ennemis, dans la vallée de l’ombre de la mort)
- L’avenir et l’espérance (une projection pour « tous les jours de ma vie »).
J’aime souligner le début du Psaume : « L’Éternel est mon berger : je ne manquerai de rien. » C’est fort – notamment si nous pensons à la pauvreté. Dans mes besoins physiques, émotionnels, spirituels, il y a un Dieu qui prend soin.
Cette image du berger se retrouve aussi dans Ézéchiel (chapitre 34) avec d’autres détails encore : ramener celle qui s’égare, soigner celle qui est malade ou blessée, fortifier celle qui est faible, chercher celle qui est perdue. Et bien sûr Jésus vient couronner cette description en se présentant lui-même comme le Bon Berger. Il est celui dont nous avons réellement besoin et qui répond à tous ces besoins dont nous avons parlé. C’est une image très forte du prendre soin ! Il porte à son point culminant la considération des autres par le don de sa vie.
On pourrait développer aussi l’image de la brebis : elle a besoin d’être considérée mais elle pourrait parfois se rebeller, vouloir faire sa vie de son côté, se débrouiller seule sans aide alors qu’elle est en même temps est un animal qui a profondément besoin d’être aidé…
Que veut dire prendre soin d’une personne qui vit dans la pauvreté ? Comment pourriez-vous illustrer cela par la manière dont votre Église locale s’engage dans le domaine social ?
Ce « prendre soin » dans le cadre de l’Église en face de la pauvreté, c’est d’abord l’idée que l’Évangile n’est pas seulement une vision spirituelle. Il s’incarne dans la réalité de notre humanité. Un Évangile seulement « spirituel » passerait à côté de ce que Jésus est venu faire. Jésus a manifesté lui-même cette réalité de l’Évangile qui vient guérir, soutenir, apporter ce soin dont nous avons besoin.
Considérons ce mouvement de Jésus qui, tout au long de son ministère, a eu un soin particulier des personnes les plus délaissées, les plus exclues, les plus rejetées de la société – et donc aussi les plus pauvres parce que parfois les choses vont ensemble. Prenons par exemple la lèpre qui entraînait une exclusion : cela engendrait nécessairement de la pauvreté. Jésus a été proche de toutes ces personnes-là. Il a lui-même vécu l’exemple de ce qu’il dit en nous demandant d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, c’est-à-dire de nous rendre proches de l’autre et de ses besoins.
J’ai l’impression qu’il y a des moments où notre tradition peut nous éloigner du prendre soin. Si nous lisons la parabole du Bon Samaritain, nous avons vite fait de juger le lévite et le prêtre qui ne s’arrêtent pas, ne sont pas attentifs, ne prennent pas soin du blessé. Mais le prêtre et le lévite avaient peut-être une façon différente de penser : pour être fidèles à Dieu, ils n’ont pas voulu prendre le risque de devenir rituellement impurs en touchant quelqu’un qui pouvait être mort. Parfois nos systèmes religieux peuvent devenir le premier obstacle au fait de prendre soin de l’autre. Chez les chrétiens évangéliques, on a parfois eu le discours de ne s’occuper que du domaine spirituel. On se contentait de faire des réunions, d’annoncer l’Évangile comme si prendre soin du pauvre, du délaissé, du malheureux n’était pas de notre responsabilité parce que cela pourrait être pris en charge par le monde. Je crois plutôt que l’Église a à annoncer l’Évangile en paroles et en actes en prenant soin des gens.
Il nous faut donc une vision spirituelle qui s’incarne, un amour qui se tourne vers le prochain. La pauvreté est l’un des axes dans lesquels on répond par l’Évangile aux besoins de cette humanité pour montrer l’amour de Dieu.
Si j’en viens à l’action que nous menons à Saint-Germain-en-Laye avec l’Église dont je suis le pasteur, ce que nous faisons consiste en une distribution alimentaire, vestimentaire et en un accompagnement dans le suivi administratif des personnes qui en auraient besoin. Nous donnons également des cours de français / langues étrangères.
Il y a d’autres associations de bienfaisance dans notre ville et l’enjeu pour nous n’était pas de venir en concurrence avec elles mais de nous demander quels étaient les besoins auxquels il n’était pas encore répondu.
Or il y avait des hôtels sociaux à côté de notre église. Au début nous distribuions simplement de la nourriture avec le principe que nous voulions que personne ne reparte à vide. Puis des personnes sont venues avec des besoins plus grands, en particulier des migrants ou avec des difficultés sociales importantes. Le nombre a augmenté et nous avons dû nous organiser pour mieux gérer cela jusqu’à ce que nous nous rendions compte qu’il y avait une catégorie de personnes dans la ville qui n’étaient pas suivies faute d’assistantes sociales et parce qu’elles ne rentraient pas dans le système social actuel. Nous avons donc fourni l’aide et l’accompagnement nécessaires pour ces situations-là. Notre démarche consiste à faire tout cela sans rien attendre en retour au niveau de la foi. Nous cherchons simplement à aimer la personne dans ce qu’elle est et nous ne regardons ni la croyance, ni l’origine, ni le sexe. Nous essayons de répondre aux besoins les plus urgents comme un témoignage de l’amour de Dieu que nous avons reçu et que nous voulons porter à des créatures de Dieu dont il nous faut prendre soin en fonction de ce que nous pouvons faire !
Est-ce que votre association a été montée de façon purement locale ou êtes-vous adossés à une structure nationale, par exemple en lien avec votre mouvement d’Églises ?
Nous avons commencé avec des ressources purement internes à notre communauté, à petite échelle. Devant l’ampleur du besoin et la croissance, nous avons dû structurer les choses. Pendant les premières années, nous avons pu fonctionner avec la Solidarité évangélique, qui fait partie des Assemblées de Dieu au niveau national et qui permet la création d’antennes locales. Cela nous a simplifié les choses sur le plan administratif et structurel et nous donnait un statut de bienfaisance pour aider et recevoir des dons. Au vu de notre croissance, nous avons fini par créer une association à part entière.
Est-ce que Solidarité évangélique vous a aussi appris comment faire pratiquement pour aider ou est-ce que vous aviez déjà les compétences internes dans votre Église locale ?
Les compétences se sont développées au fur et à mesure que notre initiative croissait ! Ce qui a été bien dans notre cas, c’est que nous n’avons pas démarré à grande échelle.
Dans notre réseau en Île de France, nous avons pu bénéficier de l’apport d’autres associations que nous avons pu visiter. Nous avons appris de leur expérience, de leurs relations avec les autorités, de leur organisation avec les bénévoles. Nous avons aussi profité, par exemple, d’une formation de la banque alimentaire en Île de France dans le domaine de l’hygiène.
Nous avions de belles compétences en interne : des personnes qui avaient déjà servi dans des associations de bienfaisance ou une formation dans le prendre soin (je pense à un médecin qui a travaillé dans un service pour personnes souffrant de traumatismes crâniens). Les compétences se sont agrégées au fur et à mesure.
Nous avons cherché assez rapidement à nous intégrer dans la ville et nous avons pu bénéficier des compétences d’autres structures de solidarité.
Avec l’idée de prendre soin, il y a d’un côté le fait que l’un donne et l’autre reçoit, une re- lation asymétrique donc, mais d’un autre côté nous parlons aussi de prendre soin les uns des autres, une relation réciproque. Comment penser les deux ensembles ?
Beaucoup de personnes que nous avons aidées se trouvaient dans une précarité extrême. Elles n’avaient aucun revenu, pas même le RSA, n’étaient pas insérées dans notre système d’aide social.
Dans de telles conditions, il est facile d’adopter une posture haute, de se dire : j’ai les moyens d’aider une personne en précarité.
Cela a été un enjeu pour certains de nos bénévoles. Il a fallu et il faut encore travailler cette question de la posture que nous avons auprès de ceux qui sont dans le besoin. Par exemple : nous avions une armoire de nourriture toute simple et les gens se servaient facilement. Puis il est devenu possible de sélectionner ce dont les personnes avaient besoin. Et certains de nos bénévoles se sont plaints d’avoir des demandes précises de tel riz ou de tel lait, etc. Mais pour des personnes qui n’ont plus rien, avoir la possibilité de maintenir un choix c’est un enjeu de dignité. Nous avons besoin d’apprendre à ne pas projeter notre conception de leur situation avec nos préjugés ou nos façons de voir les choses. Il y a aussi un enjeu d’humilité dans ce travail-là. C’est ce que j’appellerais une posture basse : considérer notre humanité dans sa beauté et dans sa fragilité.
Dans la réalité de la vie, nous avons tous besoin de l’autre à un moment. D’ailleurs tous ceux qui prennent soin ont besoin qu’on prenne soin d’eux. C’est l’un des principes dans tous les systèmes de relation d’aide que nous mettons en place. C’est la notion d’interdépendance.
Nous avons aussi voulu – et cela a plutôt bien fonctionné – encourager tous les bénéficiaires de l’aide que nous pouvions apporter à eux-mêmes se demander comment ils pouvaient participer à prendre soin de l’autre même s’ils n’avaient apparemment rien. Ça pouvait être aider à servir, à décharger un camion, apporter de son sourire, de sa chaleur, de sa culture, aider les autres. Ça pouvait être jouer le rôle de relais là où ils étaient lorsqu’ils détectaient des besoins chez l’autre. Il n’y a pas d’un côté ceux qui aident et de l’autre ceux qui sont aidés !
Comment apprend-on à prendre soin de son prochain ? À quoi est-ce que cela peut ressembler au quotidien ? Qu’est-ce qui peut être difficile et comment le surmonter ?
Nous devons bien sonder la motivation qui nous anime dans le fait de prendre soin de l’autre. Je pense à ce que dit 1 Corinthiens 13 : « Si même je sacrifiais tous mes biens, et jusqu’à ma vie, pour aider les autres, au point de pouvoir m’en vanter, sans l’amour, cela ne me servirait à rien. »
Tout commence par une motivation sincère, réelle, d’amour pour la personne qui est en face et par le fait de se dépouiller de toute autre forme de motivation : par exemple ma propre satisfaction, mon bien, le fait de soulager ma conscience ou d’être vu des autres.
Et si, à la réflexion, on se rend compte que l’on n’est pas motivé par l’amour comment faiton pour changer de motivation ? Être motivé par l’amour, c’est parfois plus facile à dire qu’à faire !
Il faut se nourrir soi-même de l’amour de Dieu dans la relation qu’on a avec lui. Ça doit être une source pour pouvoir aimer les autres. Ce n’est pas seulement un effort humain. Je me sais aimé de Dieu et, rempli de son amour, je peux déverser cet amour dans la vie de ceux qui m’entourent. Qu’est-ce que j’ai à donner ? L’image est celle d’un réservoir : qu’est-ce qui me remplit que j’ai à partager avec quelqu’un autour de moi ? Si mon réservoir est vide, je ne partagerai pas grand-chose. Ou alors je partagerai mes souffrances, mes frustrations et mes propres besoins au lieu de déverser ce que Dieu lui-même a déversé dans ma vie.
Pour moi les choses commencent là : comprendre qui je suis en Dieu, que son amour me remplit et que du coup cela change mon regard sur les autres. Aimer à l’image du Christ, avoir ce regard que le Christ avait sur les gens, les aimer tels qu’ils sont, sans leur demander de changer, pour pouvoir leur faire du bien.
Avec ce fondement, je peux entrer dans le concret et la porte d’entrée ce serait le fait d’être attentif et à l’écoute de l’autre pour répondre à son besoin avec ce que Dieu m’a donné. Il s’agit à la fois d’être prêt à partager ce qu’on a reçu plutôt que de le garder pour soi-même et en même temps de connaître les limites de ce qu’on a reçu pour ne pas faire au-delà de ce que Dieu nous a demandé de faire.
Ensuite vient le développement de notre caractère et de nos compétences pour répondre à l’appel de Dieu. Il y a toujours une tension à cet égard entre ceux qui mettent l’accent sur le fait de répondre à l’appel et ceux qui privilégient le fait de répondre aux besoins. Je pense que parfois les besoins créent l’appel et que parfois Dieu donne une direction, un appel particulier qui va répondre à des besoins. Il faut accompagner cela pour que chacun se sente et se sache à la place dans laquelle Dieu le positionne avec ses dons et ses talents et avec sa vie et son expérience à donner aux autres.