Que faire quand notre compassion s'épuise ?
Entre sur-sollicitation médiatique et urgence humanitaire permanente, la compassion peut s'émousser. Dans cet entretien, David Alonso (Directeur Général du SEL) invite les chrétiens à user de discernement face à l’information, à reconnaître leurs limites et à puiser leur espérance en Christ.
Daniel Hillion : Nous sommes constamment exposés - en particulier par les médias - à la détresse humaine partout dans le monde. Il en résulte parfois que notre capacité à faire preuve de compassion chute. Pouvez-vous expliquer cela ?
David Alonso : À certains moments, par exemple après la période des fêtes avec les appels à dons des associations ou quand il y a des successions de crises, le niveau de sollicitation et de pression médiatique nous fait atteindre la limite de ce que nous pouvons accepter de recevoir et de supporter. Dans une démarche de protection, certaines personnes se ferment et posent une distance. En effet, elles vivent ces sollicitations comme une surpression. Certains publics qui acceptent sans problème un certain type de communications finissent par devenir réticents quand elles se cumulent.
Un autre cas est celui des urgences extrêmement médiatiques, comme certaines catastrophes naturelles, qui déclenchent un très fort taux de réponse du public : les communications autour des catastrophes qui se produisent ensuite ont beaucoup de mal à « exister ». Le niveau de sollicitation a été tellement élevé que les gens ne sont plus capables de mettre en action leur sensibilité. Ce n’est pas qu’ils sont devenus insensibles mais qu’ils ont été sensibilisés à tel point juste auparavant que cela entraîne une absence de réaction : il y a un déclenchement qui ne se produit plus.
DH : Est-ce que cela signifie que lorsque l’on est trop exposé à des situations humanitaires d’urgence, on finit par se protéger en essayant de ne plus ressentir ce qui nous est proposé par les médias ou par les associations ?
DA : Pour certains oui et on le constate même de manière plus générale : quand le contexte médiatique semble trop anxiogène, une partie de la population décide ne plus regarder certains médias. C’est une façon de faire disparaître la source à l’origine du désagrément, voire de la souffrance.
Il peut aussi y avoir une démarche de rejet sur le fond quand l’approche est vécue comme manipulatoire ou intrusive. Quand nous sommes constamment soumis à un flux de messages que l’on n’a pas demandé à recevoir, qui portent une émotion négative voire culpabilisante, on peut demander à ce que son contexte de vie ne soit pas inondé par ce genre de sujets.
Si vous regardez la communication du SEL, nous refusons de montrer les images beaucoup plus dures que nous pourrions diffuser sur les sujets que nous abordons : d’abord par respect du bénéficiaire des actions de nos partenaires chrétiens locaux ; ensuite parce que cela a un impact émotionnel qui peut dépasser ce que le public est capable de supporter.
DH : Pour d’autres personnes, l’exposition à la détresse est encore plus directe : par leur profession elles sont confrontées à des situations extrêmes. On observe parfois un phénomène de « fatigue compassionnelle ». Est-ce la même chose ou est-ce quelque chose de différent ? Avez-vous pu l’observer dans votre expérience ?
DA : D’une certaine façon, c’est du même ordre. Au cours de mes différentes expériences professionnelles, j’ai eu l’occasion de travailler avec beaucoup de personnes du secteur social et humanitaire : j’ai régulièrement constaté une perte d’empathie, de cette capacité d’être à l’écoute de l’autre, de se représenter ce qu’il ressent (sans croire qu’on peut se mettre à sa place). On atteint tout simplement une limite. Je l’ai vu lors du retour de personnel humanitaire de terrains difficiles. C’est d’autant plus le cas quand se produit le choc entre des situations dans lesquelles on s’est battu pour sauver des gens d’un côté et de l’autre, par exemple, la préparation des fêtes de Noël en France. Le contraste est trop violent. C’est pour cela que ce type de métiers appellent un accompagnement au niveau psychologique face à ce qui relève de traumas.
Ici, les causes sont différentes de ce dont nous avons parlé pour la fatigue du donateur. Nous avons une « fatigue » liée à la nature même du travail et de ce que la personne porte. J’ai souvent constaté une forme de dureté qui s’est installée, une distance, un humour un peu cynique mais qui représente en fait une protection.
DH : Dans un monde marqué par tant de formes de détresse, est-il constructif de s'exposer soi-même à toujours plus de problématiques qui nous dépassent ? N'est-ce pas trop lourd à porter ? Comment devrions-nous nous orienter en tant que chrétiens ?
DA : Nous ne pouvons pas recevoir tout ce qui présente au niveau de nos médias en termes d’expression de souffrances, de crises et d’urgences. L’univers médiatique se nourrit principalement des éléments négatifs de nos sociétés – les médias positifs existent mais sont rares et peinent à trouver leurs audiences. Si nous ne sommes pas capables, individuellement, de faire un tri à l’entrée, en identifiant les points sur lesquels l’émotion légitime que l’on ressent devient un lieu de souffrance voire de manipulation, on devient facilement blessé, puis résigné ou dégoûté. Il est vraiment important de développer une capacité de recul critique. Concrètement, cela veut dire savoir éteindre sa télévision, se déconnecter de certains réseaux sociaux, aller choisir l’information que l’on regarde ou que l’on lit. Un des vrais risques aujourd’hui est que l’on adopte un canal sans contrôler le contenu qui va s’y déverser. J’encourage chacun à développer une démarche d’informations choisies, à être plus vigilant dans la sélection des articles, des reportages, des livres qu’on va lire ou regarder. Cela nous aidera à mieux identifier la limite de ce qu’on peut recevoir et porter.
En tant que chrétiens, j’aime à me rappeler que Dieu ne me demande pas de porter de manière inconsidérée tout ce qui m’arrive dans les yeux et les oreilles. Ce n’est tout simplement pas possible. Dieu nous rend capables de porter ce que nous pouvons porter… et qui est souvent plus limité que ce que mon ego se croit capable de porter ! Dans notre prière, il est important de remettre à Dieu ces sujets - qui peuvent nous soucier ou nous inquiéter - parce que c’est une façon de dire : nous croyons que tu es le souverain de ce monde. Cela nous permet d’accepter notre place dans ce vaste plan dont nous ne sommes pas les maîtres, seulement les serviteurs bien-aimés du Maître. Ainsi, nous serons moins entraînés dans ce risque de sur-responsabilité qui aboutit à une culpabilité trop forte. Certes, il est parfois justifié de se sentir coupables. Il faut seulement que notre réponse à cette pression médiatique soit à la mesure de ce que nous pouvons porter : aucun d’entre nous n’est illimité. La limite peut nous décevoir mais ne pas la connaître est sans doute encore plus dangereux.
DH : Le SEL soutient des partenaires chrétiens locaux qui travaillent, pour certains d'entre eux, dans des pays où les situations semblent s'aggraver. Comment continuer à motiver les donateurs en France et leur montrer que ça en vaut la peine ? Comment caractériseriez vous le type de communication du SEL à cet égard ?
DA : Deux mots peuvent qualifier ce que nous souhaitons : informer et responsabiliser.
Informer : si on ne sait pas, on ne peut pas deviner – ou alors on devine mal. Nous constatons que la plupart des sujets que nous abordons ne sont pas à l’ordre du jour des médias dominants. Dans cette bouillie d’informations, le SEL doit donc porter ses sujets à la connaissance des publics chrétiens. Sans cela, ils pourraient même ne pas être au courant des besoins et des actions menées par nos partenaires !
Responsabiliser : nous sommes dans le cadre d’une chaîne de responsabilité. Le SEL a sa part notamment dans l’information de son public au sujet de l’engagement de chrétiens du Sud Global au profit des plus pauvres. C’est une responsabilité partagée car chacun a un rôle dans cette chaîne. Les bénéficiaires eux-mêmes en font partie : il leur faut se mettre en marche et avoir la volonté de recevoir ce qui leur est donné pour pouvoir ensuite s’en sortir. C’est aussi la responsabilité des chrétiens ici de prier, de faire connaître ces sujets, de donner.
DH : En tant que Directeur Général du SEL, comment faites-vous pour garder l'espérance et pour communiquer à votre public un message fait d'espérance ?
DA : Ce qui nourrit mon espérance, c’est de regarder au Christ. Chaque fois que je regarde ce qu’Il a fait pour moi, que je pense à la façon dont Il chemine et dont Il prépare chacune des étapes de ma vie, l’espérance est là. La clé de mon espérance, c’est de me laisser aimer par le Christ et d’essayer de vivre dans cette reconnaissance. Et une façon de rendre ce que Dieu nous a donné, c’est d’aimer. J’essaie d’aimer en étant conscient du fait que ma capacité d’aimer est limitée. Aimer en actions, c’est être conscient de ces limites et de l’importance d’être ressourcé constamment auprès du Christ. Je pense qu’une partie de cette fatigue dont on parle trouve sa question ici : où est-ce que vous vous ressourcez ? Où vais-je retrouver l’énergie nécessaire, le regard compassionnel dont j’ai besoin pour que mon regard porté sur l’autre ne soit pas fait uniquement de fatigue ou de dépit ? Pour moi, il s’agit de retourner au cœur de la relation avec le Christ, d’être repentant, humble, conscient que par moi-même je ne suis pas à la hauteur de ce que je devrais faire, de demander pardon, et de me sentir aimé pour ce que je suis… Avec cela, on peut aller de l’avant ! Une journée à la fois, c’est déjà bien !