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Pourquoi se préoccuper des pauvres au loin ?

Le SEL est une association de solidarité internationale qui vise à améliorer les conditions de vie de personnes et de populations en situation de pauvreté dans des pays en développement. Pourquoi ce « focus » sur les pays en développement ? N’y a-t-il pas de nombreuses personnes qui vivent dans la pauvreté en France ? Dans une période où les difficultés « au près » se font sentir de plus en plus fortement, quel est le sens de la préoccupation pour les pauvres « au loin » ?

Petites mains tenant un globe terrestre.

La question mérite d’être posée ! Le mot biblique par excellence pour parler des relations humaines est celui de « prochain ». Le prochain, par définition, est « proche ». Ce n’est pas seulement la connotation du mot en français : c’est aussi le cas pour le mot grec employé dans le Nouveau Testament. Le mot hébreu de l’Ancien Testament est moins précis mais le sens n’est pas très différent. Il désigne un ami, un compagnon, un voisin, un associé. 

Le texte du Lévitique qui énonce le commandement de l’amour du prochain dit : 

Tu n’iras pas calomnier ceux de ton peuple. Tu ne réclameras pas injustement la mort de ton prochain. Je suis l’Éternel. Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur ; tu auras soin de reprendre ton compatriote, mais tu ne te chargeras pas d’un péché à cause de lui. Tu ne te vengeras pas, et tu ne garderas pas de rancune envers les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel. (Lévitique 19.16-18 – Bible à la Colombe)

 Les termes soulignés en gras donnent bien l’impression d’être des synonymes et ils nous parlent de proximité « géographique », de la vie au sein d’un même peuple, sur une terre partagée. L’amour du prochain met au premier plan les relations concrètes, réelles, interpersonnelles davantage que « l’humanité » ou vaguement « tout le monde ». Quand il s’agit du prochain pauvre, la Bible nous conduit d’abord à penser au mendiant que l’on croise dans la rue ou encore à la personne vulnérable qui pourrait travailler pour quelqu’un de plus fortuné, à la veuve et à l’orphelin qui voudraient glaner dans le champ que l’on possède, à celui qui doit de l’argent à quelqu’un d’autre, etc. 

Attention cependant : « proche » ne veut pas dire « qui m’est spontanément sympathique », « qui me ressemble » ou « que j’ai choisi d’avoir comme prochain ». Un voisin peut être insupportable. Un ennemi est souvent quelqu’un d’assez proche pour nous nuire (sinon, il ne serait pas vraiment un ennemi). Remarquons que le texte du Lévitique cité plus haut évoque des relations plutôt tendues (calomnie, rancune, haine, vengeance). L’amour de l’ennemi n’est pas une nouveauté de l’enseignement de Jésus dans les Évangiles mais se trouve bel et bien dans l’Ancien Testament. 

Dieu met parfois au milieu de notre chemin (tout proche !) quelqu’un qui nous dérange profondément : le prêtre, le lévite et le Samaritain de la parabole se retrouvent tout à coup avec un blessé sur leur route dont ils n’avaient certainement pas anticipé la présence (cf. Luc 10.25-37). Dans tous ces cas, on a bel et bien affaire à un « prochain » à aimer. Être un prochain, c’est accepter de devenir proche de celui que Dieu met sur notre chemin… comme Jésus a accepté de se rapprocher de nous parce que Dieu l’avait envoyé dans le monde. 

Le texte du Lévitique ajoute : « Si un immigrant vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. Vous traiterez l’immigrant en séjour parmi vous comme un autochtone du milieu de vous ; tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrants dans le pays d’Égypte. Je suis l’Éternel, votre Dieu. » (19.33-34) 

Ces deux versets montrent qu’en parlant d’aimer son prochain dans un contexte qui parle du « frère » ou du « compatriote », il ne s’agissait pas de limiter la portée du commandement, de laisser penser qu’au-delà de ceux qui nous sont « naturellement » proches, l’amour serait optionnel. L’immigrant doit être aimé de la même manière ! Le commandement de l’amour du prochain nous pousse à ouvrir notre cœur et à élargir nos perspectives. 

Mais il est vrai que le texte ne va pas plus loin. Il parle d’aimer l’immigrant qui « vient séjourner avec vous dans votre pays ». Il ne parle pas d’aimer les pauvres qui vivent au loin dans un pays étranger. Pourquoi ? Sans doute d’abord et avant tout parce que la majorité des premiers lecteurs du Lévitique auraient affaire principalement à d’autres Israélites et à des immigrants tout au long de leur vie. Mais dans le Nouveau Testament, Paul organise une collecte pour les chrétiens pauvres de Jérusalem, auprès d’Églises situées au loin (des mois de voyages !) parce que la réalité de l’Église universelle l’y incitait. 

Notre contexte est encore différent : les liens, les voyages, les échanges, le commerce, débordent les frontières à un degré inconnu à l’époque du Lévitique et même de l’empire romain. Patrick Guiborat, ancien directeur général du SEL, illustrait ainsi le phénomène de la mondialisation :

Dans la vie quotidienne, votre ananas est de Côte d'Ivoire, votre café du Brésil, votre chocolat du Ghana, votre chaise en bois d'Indonésie, l'uranium de votre électricité du Gabon, vos chaussures de Chine, votre ballon du Pakistan et vos haricots du Burkina Faso… Oui, l’humanité est plus interdépendante que jamais : dans le sport, la culture, les médias, la musique, le terrorisme, la drogue, la prostitution, le domaine judiciaire et les forces de police, les problèmes de migration, les hommes d’affaires et les altermondialistes, les guerres mondiales, les interventions des forces mondiales de paix, etc. 

L’humanité est plus interdépendante que jamais… Ce n’est pas seulement l’Église qui est universelle : la société a elle aussi quelque chose de « mondial ». Cela ne veut pas dire que nous ayons beaucoup plus de relations personnelles que les gens qui vivaient à l’époque de la Bible, mais cela nous incite à avoir une vision large de la solidarité pour aujourd’hui. Nous sommes sur le même bateau que les pauvres qui vivent au loin – alors que l’Israélite de l’Ancien Testament n’était pas de la même façon sur le même bateau qu’un pauvre vivant à 6000 kilomètres de chez lui. Cela ne met pas sur nos épaules le poids de toute la pauvreté du monde mais cela nous interdit de penser que la pauvreté au loin, au fond, ne nous concerne en rien. 

La Bible nous parle de deux missions : 

  • l’une confiée à l’humanité de remplir la terre et de la soumettre (Genèse 1.26-28) – projet de société pour toute l’humanité
  • l’autre confiée à l’Église de faire de toutes les nations des disciples (Matthieu 28.18-20). 

Dans les deux cas, la perspective est universelle. Dans les deux cas, la mission est liée d’une façon ou d’une autre au souci des pauvres. Dans les deux cas, les conditions du 21e siècle permettent de s’y atteler à l’échelle du monde entier. 

Rien de tout cela ne va contre le fait que, bien sûr, ce sont nos relations de proximité qui vont nécessairement occuper la plus grande place dans notre vie. Mais il doit y avoir une place pour celui qui est plus loin : dans nos pensées, dans nos prières, peut-être dans nos dons ou dans une mobilisation bénévole, salariée, militante, etc. 

Et puis… en fin de compte… dans la perspective du SEL, les relations personnelles de proximité finissent par reprendre le dessus. En effet, le SEL soutient le travail d’organisation chrétienne locales qui agissent dans leur contexte proche. Quand le SEL incite son public en France à soutenir des actions au loin ce n’est pas d’abord pour leur dire : aimez votre prochain au loin (c’est un peu cela aussi mais en second seulement). C’est plutôt pour dire : équipez des chrétiens au loin pour qu’ils puissent aimer plus efficacement leur prochain là où eux-mêmes sont enracinés. 

Oui, le souci du pauvre au loin est important. Et le mouvement que le Christ nous enseigne nous conduit à nous ouvrir de plus en plus aux occasions de faire le bien que Dieu place sur notre chemin. 

Pour aller plus loin :